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vendredi 25 juillet 2008

Le calvaire des lesbiennes au travail


La lesbophobie au travail

Deux tiers des lesbiennes préfèrent cacher leur homosexualité sur leur lieu de travail, selon une enquête récemment publiée par L'Autre cercle. Et on les comprend: dans une étude rendue publique en juillet 2008, Vanessa Watremez décrit le calvaire d'une quarantaine de femmes, dans toute la France et dans tous les milieux professionnels, qui ont accepté de témoigner sous le couvert de l'anonymat.

"L'homophobie, j'ai déjà lu des choses là-dessus, mais quand on le vit, c'est autre chose...", résume Marion (tous les prénoms ont été modifiés), assistante dans un service de propriété industrielle.

Cruelle réalité

La réalité est souvent crue. "Alors comment s'est passée la nuit? Tu as passé la nuit avec combien de filles? Elles ont quel âge?", lançaient par exemple régulièrement ses collègues à Deborah, employée au service de sécurité des bagages d'un aéroport.
Et lorsque Nathalie, policière, croisait son chef, elle avait invariablement droit à: "Quand est-ce qu'on baise? Parce qu'il faut que je te remette dans le droit chemin!".
Ces attaques dégénèrent rapidement quand une femme ose progresser dans la hiérarchie. "Une lesbienne à un poste subalterne est à sa place, une lesbienne ayant autorité et ayant du pouvoir n'est pas à sa place", constate Vanessa Watremez.

"Elle est où la grosse gouine?"

C'est le cas de Stéphanie, promue responsable de rayon dans un grand magasin. Résultat: quand un collègue la "cherchait dans les rayons, il lançait à haute voix, devant tout le monde, clients y compris: 'Elle est où la grosse gouine?'", raconte-t-elle. La situation tourne vite au "lynchage". "On a un dossier épais sur toi. Tu ne finiras pas l'année (...) On va te faire craquer! On ne veut pas d'une gouine comme toi au sein de notre entreprise", la prévient de but en blanc un responsable du magasin. Stéphanie mettra un an à craquer.
Pour Solange aussi, c'est une promotion qui a fait empirer la situation. "Cela a commencé à être dur", confie-t-elle. Très dur, même: les pneus de sa voiture sont crevés, puis viennent les menaces de viol. Un matin, elle trouve un paquet-cadeau sur son bureau. C'est un vibromasseur, accompagné d'un mot: "On va t'apprendre ce que c'est". "Tout le groupe s'était cotisé", soupire-t-elle.
Dans ces cas-là, la solidarité féminine n'est qu'un leurre: "Je suis contre ce qu'ils te font, mais je ne vais pas mettre ma place en jeu pour toi, je vais mentir, je vais t'enfoncer", explique à Stéphanie une de ses collègues au grand magasin.


Plus globalement, les autres femmes se méfient des lesbiennes. Quand Deborah veut aider une collègue victime d'un accident du travail, elle est repoussée: "Je voyais qu'elle souffrait, mais elle n'acceptait pas que je la touche...". "J'ai l'impression qu'elles craignaient de trop s'approcher par peur des ragots", confirme Chantal, ingénieure dans une entreprise de chimie anglo-saxonne.

Etre "normale"

Dans ce contexte, "celles qui parviennent à faire cesser les discriminations sont celles qui parviennent à montrer des signes de 'normalité': tenue féminine, PACS, enfants", souligne Vanessa Watremez.
"Je me contrains tout le temps physiquement. J'adapte ma gestuelle à celle d'une femme...", reconnaît Chantal, l'ingénieure. "Je crois que c'est l'envie de me conformer à ce qu'on attend de moi en tant que femme, et d'éviter la suspicion sur le fait que je sois vraiment une femme ou un homme." "Du coup, je n'étais jamais réellement moi."
"Je vis dans un pavillon, avec une femme depuis 15 ans, j'ai une vie pépère, par rapport à eux (les salariés), c'est plus facile", explique Claude, PDGère d'une entreprise de chauffage et dépannage. "Quand j'avais une copine qui venait me chercher à moto, ça faisait jaser, j'étais provocante (...) Je montrais réellement qui j'étais à ce moment-là. Ca les gênait." Désormais, "je ne raconte pas que je vais dans des associations, par contre je dis toujours 'mon chien, mes vacances, ma maison'"...
Pour Nathalie, la policière, la situation s'est brusquement améliorée quand elle est tombée enceinte: "Etonnamment, les collègues (hétéros hommes et femmes) se sont rapprochés de moi", témoigne-t-elle. Ils semblaient "satisfaits de voir qu'un homosexuel était capable de s'intégrer dans la société, d'avoir un parcours, on va dire, ce qu'ils appellent 'normal'. (...) L'enfant, ça représente la famille. C'est vraiment intégré socialement."


Mais quand des lesbiennes travaillent avec des enfants, elles sont parfois accusées de prosélytisme ou d'abus sexuel."Simplement, quelqu'un de malsain s'en est servi à un moment donné parce que c'était mon point faible, qu'il pouvait attaquer", explique Laure, animatrice d'ateliers d'écriture dans un lycée privé. Après le dépôt d'une plainte par la mère d'une élève, elle doit se justifier au commissariat. "L'inspecteur m'a dit: 'c'est une histoire ridicule'". Pourtant, aujourd'hui encore, certains professeurs s'insurgent contre le fait qu'elle accompagne des voyages extrascolaires.
Viviane, animatrice à la mairie auprès des enfants, a eu le tort de participer à une émission de télévision en tant que lesbienne. Quelques jours plus tard, la mairie la mute dans un autre service, loin des enfants: "C'était pour sécuriser les familles", explique-t-elle. Sous-entendu: une lesbienne n'est pas un modèle positif pour les enfants et elle peut éventuellement être dangereuse.

Invisibles


Il n'est guère étonnant dans ces conditions qu'une lesbienne y réfléchisse à deux fois avant de faire son coming-out sur son lieu de travail. Mais vivre cachée, comme l'ont choisi deux tiers d'entre elles, cela ne signifie pas pour autant vivre heureuse. C'est juste une autre forme de discrimination, souligne Vanessa Watremez.
L'invisibilité, "c'est probablement l'expérience la mieux partagée par les lesbiennes au travail", constate la chercheuse. "Etre lesbienne, c'est ne pas exister ou prendre le risque de s'exposer à des discriminations et violences".
Pour rester cachées, les lesbiennes "mettent en place toutes sortes de stratégies: l'autocensure, l'utilisation de pronoms neutres, le glissement des conversations vers d'autres aspects de la vie...", détaille Vanessa Watremez, la "stratégie la plus courante" étant "l'utilisation de pronoms neutres: ne pas dire par omission, pour ne pas avoir à mentir".
Et ces stratégies deviennent des réflexes. "J'ai fini par prendre le rythme, je parle beaucoup, de tout et de rien, finalement ça n'a rien d'intime, mais je raconte plein de trucs", témoigne Julie, architecte d'intérieur dans un bureau d'études.
"J'ai toujours été impressionnée par la manière dont le cerveau s'adapte à l'homophobie", raconte Sophie, médecin. "M'entendre en vitesse réelle sortir des phrases qui ne permettent aucune interprétation de genre, être capable de dire 'mon ami(e)', je n'ai JAMAIS fait une seule gaffe avec ça. Quand on ne veut pas en faire, on n'en fait pas. Les phrases sortent comme ça, il n'y a aucun pronom qui sort".
Mais cela n'est pas sans conséquences humaines: "J'ai rencontré pas mal de collègues avec qui ça se passait plutôt bien, mais je n'ai jamais gardé le contact, parce qu'il y avait cette barrière", regrette Dominique, professeure de français.
L'image de soi en souffre aussi. "Je n'avais plus 20 ans, je pensais m'assumer et là, je me rends compte concrètement que je ne m'assume pas", lâche Sonia, ouvrière. Annabelle, musicienne et intervenante en milieu scolaire, confirme: "Je renie une part de moi-même. Et en même temps, c'est pour moi hors de question, c'est vraiment une histoire de survie..."
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- Vanessa Watremez est doctorante en travail social à l'université Laval de Québec et présidente de l'association "Air Libre" de recherche, intervention et lutte contre la violence dans les relations lesbiennes et à l'égard des lesbiennes.
- Cette étude a été réalisé en 2007 dans le cadre d'un projet européen -Deledios- contre les discriminations liées à l'orientation sexuelle au travail, dont la France, la Lituanie, la Slovénie et la Suède sont partenaires